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Eurovision 2017 – Le Bilan

Eurovision 2017 – Le Bilan

C’est épuisés que les artistes, délégations, journalistes et fans ont pris le chemin de l’aéroport de Kiev-Borispol ce dimanche 14 mai. Les traits tirés, le regard vide, ils accusaient une fatigue cumulée de plusieurs jours, voire semaines pour certains, où ils avaient tout donné pour que cet Eurovision 2017 se passe le mieux possible. On imagine aisément que le repos était leur premier objectif à peine rentrés.
Ainsi le Portugal a remporté ce concours Eurovision 2017. C’est une surprise sans en être vraiment. En effet si Salvador Sobral n’était qu’un outsider au début des répétitions, petit à petit, et surtout lors de la dernière semaine, il s’est imposé comme le favori de cet Eurovision devançant ainsi l’Italien Francesco Gabbani, préposé au départ pour soulever le trophée.

Salvador Sobral a d’abord su se faire désirer puisqu’il n’est arrivé que le 7 mai pour la cérémonie d’ouverture. Sa sœur Luisa l’avait remplacé pour les premières répétitions. Physiquement il était incontestablement plus frais que la plupart des artistes qui enchainaient répétitions, interviews et soirées depuis une semaine. Les derniers jours, il a viré en tête des pronostics. Sa ballade, simple, touchante, sincère et authentique a séduit à la fois le public et les jurys, malgré la barrière de la langue. Rappelons que la chanson évoque un amour passionné mais non réciproque Mon cœur peut aimer pour deux et qu’au second degré elle peut aussi s’appliquer à la situation personnelle de Salvador Sobral car il a de gros problèmes de santé et il se murmure qu’il serait en attente d’une greffe de cœur, ce qui en a probablement touché beaucoup au sein des jurys comme chez les téléspectateurs.

Assiste-t-on au retour progressif des langues nationales ? Après un titre à moitié en ukrainien en 2016, c’est une chanson intégralement en portugais qui gagne en 2017. Cela va peut-être en inciter certains à réfléchir sur l’usage exclusif de l’anglais. Les autres titres chantés dans leur langue (Italie, Hongrie, France, Belarus) n’ont d’ailleurs pas démérité cette année.

Le Portugal en profite aussi pour battre le record de points : 758 avec 30 fois 12 points (18 des jurys et 12 du télévote). C’est un triomphe et la victoire est incontestable. Il sera intéressant de voir si, pour l’artiste, ce succès sera suivi d’effets ou s’il ne s’agit que d’un feu de paille.
A la seconde place on trouve la Bulgarie. Jusqu’au dernier moment elle talonnait le Portugal au niveau des pronostics, mais malgré sa jeunesse, sa maturité et son professionnalisme, le jeune Kristian Kostov n’a jamais été en mesure de menacer le Portugais. Toutefois ce jeune chanteur a un avenir très prometteur et bien entouré, s’il fait les bons choix artistiques, il peut se préparer à une brillante carrière.

La déception vient bien sûr de l’Italie. Francesco Gabbani était LE favori de ce concours et le trophée lui était quasiment promis il y a encore trois semaines. Il est finalement relégué à la sixième place avec moins de la moitié des points du Portugais. Comment expliquer un tel échec ? D’abord il y a une prestation moins enlevée et moins percutante qu’au Festival de San Remo. La faute est aussi due à un Francesco qui a toujours eu du mal à s’accommoder avec les nécessités d’une prestation télé. Francesco est un artiste de scène, il n’est pas à l’aise avec les plans caméras, les regards à droite à gauche et les chorégraphies millimétrées. Sa danse du gorille est une danse joyeuse et désordonnée, et pas une chorégraphie calibrée au geste près. Enfin il y a le public qui se caractérise aujourd’hui par sa versatilité. Il peut adorer un titre un jour et l’oublier deux semaines plus tard. On peut se demander si Occidentali’s Karma n’a pas connu un phénomène d’usure. N’a-t-il pas été trop entendu ? Quoi qu’il en soit cette sixième place nous semble très injuste au regard de la qualité du titre, qui est une chanson très plaisante mais aussi à texte (comme celui du Portugais) et dont le message ne manque pas d’intérêt ni de pertinence.

Le triomphe de Salvador Sobral a éclipsé ce qui est véritablement la grosse surprise de ce concours, la troisième place totalement inattendue de SunStroke Project. On attendait la Roumanie, on a eu la Moldavie. Dès les premières répétitions on se doutait que la prestation moldave, gaie et joyeuse, avait ce qu’il fallait pour séduire le public, malgré un titre considéré au départ comme moyen. Mais de là à imaginer le podium… Personne n’avait prévu cette 3ème place qui ne nous semble cependant pas usurpée. Mention spéciale pour le saxo Sergey Stepanov qui est incontestablement la star du groupe. Il s’était fait remarqué en 2010 à Oslo, il a déchiré en 2017 à Kiev.

La Belgique avait débuté son Eurovision de manière calamiteuse lors de ses premières répétitions. Elle a progressivement rétabli la situation, Blanche gagnant en confiance. Elle s’offre finalement la quatrième place malgré les jurys qui l’ont classée 9ème. Les Belges peuvent avoir des regrets. S’ils avaient travaillé mieux et surtout plus tôt leur prestation, ils avaient les moyens de prétendre au titre suprême. Cependant la Belgique reste sur une formidable série de trois Top 10 successifs dont deux quatrièmes places. Elle s’impose désormais comme une grande nation de l’Eurovision.

Il n’y a rien à dire sur la Suède, 5ème au global. Robin Bengtsson a fait le job, même si sa 8ème place au télévote a dû laisser un goût amer à la délégation suédoise. A force de tout calibrer au millimètre près, il manque à la Suède cette petite touche d’authenticité et surtout de naturel indispensable pour s’attirer la sympathie du public. Robin, comme Francesco, a pu aussi être touché par un phénomène d’usure.
Assiste-t-on au déclin des habituelles suédoiseries que la patrie de Christer Björkman nous inflige parfois jusqu’à plus soif ? Après une période 2009-2015 de triomphes de suédoiseries et assimilées on note que depuis deux ans l’Eurovision est passé à autre chose. Aux prestations « clé en main », calibrées au plan caméra près pour la TV, avec le clin d’œil final de l’artiste au téléspectateur, mais finalement hyper-formatées, on est passé à quelque chose de plus authentique et de plus naturel. Au sein de la presse comme pour le public on se lasserait des productions suédoises ? Le sort fait par exemple aux titres recalés du Melodifestivalen et refourgués à quelques pays en manque d’imagination (Serbie, Macédoine) le laisse entendre.

Saluons aussi la performance française. Alma a séduit le public qui l’a placé 10ème au télévote alors que les jurys professionnels se sont montrés bien durs en la reléguant à une sévère et je l’avoue incompréhensible 19ème place. Pour nous Alma méritait le Top 10. Le bon côté des choses c’est que le public s’habitue depuis deux ans à voter pour la France. Amir était 9ème au télévote en 2016, Alma 10ème en 2017. Cela signifie que nous avons enfin proposé des titres qui ont plu à l’ensemble du public européen. Les 12 points reçus du télévote bulgare, un pays qui n’a aucune raison particulière de nous donner des points, font chaud au cœur et prouvent que nous sommes sur la bonne voie. Nous souhaitons évidemment qu’Edoardo Grassi poursuive ses efforts et, à n’en pas douter, ils finiront par porter leurs fruits. Quant à Alma, son album Ma peau aime, qui vient de sortir, est déjà dans notre playlist personnelle et on devrait l’écouter en boucle sur la plage cet été.

eurovision-2017-bilan-12 eurovision-2017-bilan-11Sur les votes que dire ? Le résultat du télévote ne nous semble pas particulièrement choquant malgré ses travers qui automatiquement relèguent les chansons moyennes des pays sans amis ou des membres du Big 5 en queue de classement. Par contre, nous avons beaucoup à dire sur celui des jurys professionnels. Beaucoup de ces jurys se sont comportés de manière scandaleuse. L’échange de 12 points entre Grecs et Chypriotes, les 12 points des Scandinaves pour la Suède, les 12 points reçus de leurs voisins par la Croatie et le Belarus, le vote stratégique du jury bulgare qui n’a donné aucun point à ses concurrents directs, le vote honteux du jury français qui n’a donné aucun point à la chanson belge (pas la peine de se lamenter sur le fait que nous voisins de nous donnent pas de points)… J’avoue que l’énoncé de ces votes m’a choqué et tout cela fait désordre. Sans oublier que le jury classe l’Australie 4ème des jurys, les Pays-Bas 5ème et le Royaume Uni 10ème quand le télévote les place 25ème, 19ème.et 20ème. Rappelons que les jurys ont été mis en place pour limiter les effets pervers du télévote notamment sur les votes des pays amis ou des diasporas.

A quoi bon avoir des jurys professionnels s’ils se comportent comme un vulgaire télévote ou s’ils font preuve d’un élitisme de mauvais goût en plaçant systématiquement haut des titres que le public mettra bas ? On attend qu’ils fassent preuve de discernement et d’ouverture culturelle mais aussi qu’ils récompensent la diversité. Pour être franc leur vote nous est apparu cette année totalement inutile et si un classement nous semble finalement représentatif des prestations auxquelles nous avons assisté, c’est celui du télévote. Virons les jurys, ils ne servent à rien et leur professionnalisme est douteux.

Nous regrettons aussi la manière dont le public a été traité. Si la sécurité a été le constant souci des organisateurs et étant donné le contexte (guerre à l’ouest du pays, terrorisme) nous le comprenons, nous estimons que certaines mesures ont été abusives. Empêcher les spectateurs d’agiter leurs drapeaux ou interdire à ceux qui étaient assis de se lever, de faire la fête et de danser est inqualifiable. Résultat, nous avons eu la pire ambiance depuis Bakou et nous ne serions pas surpris si nous apprenions que les cris et applaudissements étaient enregistrés, tant à l’intérieur de l’Aréna, aux dires de ceux qui s’y trouvaient, l’ambiance était morne, ce que montraient bien les images. Heureusement qu’un cul impromptu nous a distrait pendant l’intermède. Finalement la sécurité qui nous a tant embêtés n’a pas été à la hauteur puisqu’elle a laissé un individu monter sur la scène.

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Pourtant, malgré une sécurité tatillonne nous n’avons pas à nous plaindre de l’organisation. Nous avons pu travailler dans de bonnes conditions et tout a été bien organisé pour nous. A l’économie, car à part l’eau tout était payant. Etant donné l’état des finances ukrainiennes nous le comprenons (même si l’UER qui ne nous semble pas sur la paille aurait pu y pourvoir) mais heureusement pour nous que tout était vendu aux tarifs ukrainiens (coût deux à trois fois plus faible qu’en France). A des tarifs occidentaux ça nous aurait coûté très cher et fait exploser le plafond de notre carte bleue.

La joie des supporters portugais au moment des résultats nous a fait plaisir et nous sommes heureux qu’après 53 années d’échecs, l’Eurovision sourie enfin au Portugal, qui devient ainsi le 27ème pays à avoir remporté le grand-prix. Le concours ira donc en 2018, pour la première fois, s’installer sur les bords de l’Atlantique, à Lisbonne. C’est pour nous une grande satisfaction. Les défis sont immenses, mais le Portugal qui a récemment organisé une exposition universelle et un championnat d’Europe de football saura les relever. Vive Lisbonne 2018 !

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